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Education à Matam : Plongée dans un nid à problèmes où élèves et enseignants perdent le « Nord » !

Le système éducatif sénégalais a toujours été sujet à débat tant sur le plan de sa performance que du point de vue relatif aux contenus enseignés. A Matam, le visage dudit secteur s’est embelli et passe pour efficace du fait des avancées significatives durant ces dernières années. Au sein de cette 11ème région du Sénégal, créée en 2001, les résultats lors des différents examens nationaux donnent satisfaction comparé au taux enregistré au niveau national. L’Académie de Matam a su ainsi bousculer une hiérarchie longtemps établie pour se faire une bonne place au ranking des meilleures performances. Cependant, ces prouesses sont l’arbre qui cache la forêt des obstacles récurrents qui limitent le génie des élèves. Il y a derrière ce tableau un tantinet reluisant des problèmes liés au départ récurrent et en grand nombre des enseignants, de même qu’une situation socio-culturelle qui ne milite pas toujours en faveur de l’apprentissage.

Durant les trois dernières années, la région de Matam a fait bonne mine lors des examens nationaux notamment au Baccalauréat. Entre 2019 et 2021, l’Académie a affiché des résultats qui dépassent la barre des 60%, loin du taux national. En 2020 d’ailleurs, elle a occupé la première place devant Dakar grâce à la réussite de 67% de ses candidats présentés. Au niveau de l’élémentaire, le taux de réussite au CFEE en 2021 est estimé à 62,88% pendant que l’examen du BFEM de la même année laisse apparaitre un chiffre de 80,90%. Cette brève revue -qui pouvait s’étendre à une échelle plus grande- sert d’aperçu sur le niveau de progression constaté tant au niveau de l’enseignement primaire, moyen et secondaire. Toutefois, malgré tous ces résultats, l’Académie de Matam continue de faire face à des difficultés importantes liées à la disponibilité des ressources humaines et matérielles.

Le départ massif d’enseignants expérimentés

Grâce au mouvement national, les enseignants de Matam, du reste comme ceux des autres régions, profitent de la brèche ouverte pour être réaffectés ailleurs. Lors de cette opération, il est constaté que des centaines d’enseignants expérimentés quittent l’académie chaque année. A en croire une source très au fait du dossier et qui préfère garder l’anonymat, Matam enregistre « plus de 250 départs par an, rien que dans le moyen et secondaire« . Ce chiffre crée non seulement un gap énorme à combler mais met surtout en évidence la perte de ressources humaines de qualité. Ce nombre de départs concerne en vérité des enseignants qui ont à leur actif au bas mot prés d’une dizaine d’années de service. Notre interlocuteur explique cette situation tout en prophétisant: « certaines zones telles que Matam, Kédougou, Sédhiou entre autres seront toujours confronté à des départs massifs d’enseignants. Il faut aller au delà de la nomenclature géographique de ces zones pour expliquer ce déficit récurrent. Je pense que ces zones manquent de tout ce qui pourrait intéresser un enseignant ambitieux, soucieux de sa carrière de s’y éterniser. Je fais allusion aux grandes écoles de formation, aux universités, entre autres ».

A en croire Modou Mbacké Sogou, Secrétaire départemental du Syndicat autonome des enseignants du moyen et secondaire à Ranérou,  » l’académie de Matam est le plus grand foyer de départ avec très peu d’arrivés au niveau national. Cela crée alors un déficit criard d’enseignants qui impacte négativement  les enseignements-apprentissages ». Listant les conséquences qui peuvent découler de cet état de fait, le syndicaliste évoque: « les mouvements d’humeur des élèves pour réclamer des professeurs, le retard dans le démarrage des cours, la réduction du crédit horaire alloué à certaines disciplines (Exemple : 4h en français et maths à la place de 6H), la réduction du quantum horaire » entre autres.

Un niveau à la baisse à cause de conditions difficiles de travail

Corollaire à ce départ en masse du personnel qualifié, la baisse du niveau des élèves devient une réalité de plus en plus palpable. Même si les potaches tirent leur épingle du jeu durant les examens nationaux, il n’en demeure pas moins que de graves obstacles se dressent sur leurs chemins. Ceux-ci ont pour noms, selon le SG adjoint du SAEMS à Matam: « non achèvement des programmes avec un taux d’exécution de dépassant pas 50% surtout dans les classes intermédiaires, effectifs pléthoriques avec la fusion des classes faute d’enseignant, classes multigrades et double-flux à l’élémentaire, surcharge et excès de travail pour les braves enseignants à l’origine de beaucoup de maladies et de décès, recours à un personnel enseignant non formé et non qualifié pour combler les déficits (recours massif aux chargés de cours et autres catégories d’enseignants comme ce fut le cas avec le recrutement polémique des 5000 enseignants), installation d’un climat de travail défavorable à un enseignement de qualité« .

Ce diagnostic met exactement le curseur sur à ce que les élèves vivent comme difficultés, ce qui fait obstruction à leur progression. Pour Mamadou Dara Seck, ancien proviseur du Lycée de Boinadji, « le niveau des élèves au niveau de la région, au regard des résultats aux différents examens, apparaît comme relativement bon même si bcp d’efforts restent à faire. Dans l’ensemble il est positif comparé à ce qu’il était pendant la décennie écoulée » mais précise-t-il, « le principal obstacle est la tradition dans certaines contrées. À cela s’ajoute véritablement le manque d’encadrement et l’absence de culture de surveillance de proximité.  Des talents meurent dans la brousse faute d’encadrement ». Un constat confirmé par notre contact spécialisé en gestion des ressources humaines dans la région qui affirme: « on assiste une baisse du niveau des enseignements/apprentissages. Il est très difficile de remplacer un enseignant expérimenté, qui a  » la main » par un autre qui vient de débarquer. Quoi qu’on dise l’expérience fait la différence ».

Motiver les enseignants pour fixer un intrant de qualité et réduire les grèves

Il est à déplorer qu’après chaque année scolaire, l’académie de Matam se retrouve dans un déficit criant d’enseignants. Le personnel qualifié, fort de nombreuses années d’expérience dans une zone qu’ils ont appris à aimer et dont ils maitrisent les réalités socio-culturelles se voient obligés de partir vers d’autres localités de l’intérieur du pays pour des raisons diverses. Selon notre interlocuteur qui s’occupe de la question des ressources humaines dans une des inspections de la région, « pour fixer les enseignants chevronnés, il urge pour l’Etat de prendre des dispositions allant dans le sens de les motiver en  octroyant par exemple des indemnités pour les zones déshéritées ». Toujours évoquée, la question de la motivation n’a jamais été prise en compte par les autorités éducatives et politiques qui nourrissent pourtant l’envie de voir les enseignants rester dans ces zones mal loties comparées à l’intérieur du pays.

Réputé bon élève en terme de suivi de mot d’ordre syndical, Matam répond toujours présent à l’appel des secrétaires généraux des syndicats d’enseignants. Peut-être est-ce dû par le fait que les enseignants vivent des conditions pas des meilleures et enseignent avec beaucoup de difficultés. Selon M. Sougou, « Matam est ou fait partie des académies les plus rigoureuses en matière de luttes syndicales et de respect des mots d’ordre de grève, un mal nécessaire pour combattre les nombreuses injustices dont nous sommes victimes. Ces perturbations n’entachent en rien le génie des élèves car la grève est encadrée par des textes, les heures perdues sont à chaque fois rattrapée ». Pour le syndicaliste, les grèves n’expliquent pas à elles seules le fossé qui peut exister entre les élèves de Dakar et ceux de Matam lors des concours nationaux (le Concours général, par exemple).

Il évoque notamment les conditions difficiles de travail aussi bien pour l’enseignant que pour l’apprenant. « Nos établissements manquent de tout et ne sont pas bien accompagnés. Les professeurs, dont l’écrasante majorité dépasse largement leur maxima horaire hebdomadaire, sont surchargés et ne peuvent donc satisfaire à un certain type d’encadrement surtout quand il n y a ni accompagnement ni motivation sans oublier le manque d’expérience lié au fait que la région n’accueille que de jeunes professeurs, fraichement sortis des écoles de formation ». Tous ces obstacles concourent à tuer le génie des élèves qui, tant bien que mal, se battent pour élever très haut le nom de Matam dans les différents classements du ministère de l’Education.

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