Depuis plusieurs mois, devant un dialogue social jugé défaillant, les enseignantes et enseignants du Sénégal sont engagés dans une mobilisation d’ampleur pour défendre leurs droits professionnels, la qualité de l’enseignement public et le respect des engagements pris par les autorités. Le mouvement est porté par le G7, cadre unitaire regroupant les sept syndicats les plus représentatifs du secteur de l’éducation au Sénégal, dont le Syndicat des enseignants libres du Sénégal (SELS) et l’Union démocratique des enseignantes et des enseignants du Sénégal (UDEN), tous deux affiliés à l’Internationale de l’Éducation.
Une grève ancrée dans un long passif social
Pour les organisations syndicales, la grève actuelle n’est ni improvisée ni conjoncturelle. Elle s’inscrit dans un long cycle de revendications non satisfaites, remontant notamment aux accords de 2018 et au protocole du 26 février 2022. Ces textes prévoyaient des engagements précis de l’État, en particulier sur la fin des lenteurs administratives, la réforme du système de rémunération et la situation des enseignant∙e∙s non-fonctionnaires, dits « décisionnaires ».
En outre, en 2023, l’État avait promis d’octroyer des parcelles sous forme de zone d’aménagement concerté. Or une partie seulement de celles-ci a été livrée.
« La grève, c’est fondamentalement parce qu’on appelle au respect des accords », explique Amidou Diedhiou, secrétaire général du Syndicat des enseignants libres du Sénégal (SELS). Il rappelle que plusieurs engagements clés, notamment ceux relatifs à la dématérialisation des actes administratifs, restent lettre morte, pénalisant lourdement les carrières enseignantes.
Salaires, statuts et inégalités persistantes
Parmi les revendications centrales figure la question de la rémunération. Une étude commanditée par l’État devait ouvrir la voie à une réforme structurelle du système salarial, mais, selon les syndicats, elle a été remplacée par des augmentations générales qui n’ont fait que perpétuer les inégalités entre secteurs publics.
« Cette augmentation de salaire maintient à l’État la disparité que nous notons dans la rémunération des agents de l’État sénégalais », explique M. Diedhiou, soulignant le sentiment d’injustice ressenti par les personnels de l’éducation par rapport à d’autres secteurs comme la santé.
La situation des enseignant∙e∙s non-fonctionnaires constitue un autre point de crispation majeur. Bien que des décrets aient été signés en janvier 2026, les syndicats dénoncent l’absence de mise en œuvre concrète, ainsi que des pensions de retraite jugées « dérisoires ». Les syndicats poussent en particulier pour la possibilité d’augmenter à 65 ans l’âge de la retraite, afin de permettre aux « décisionnaires » qui le souhaitent de travailler à améliorer encore un peu leur pension de retraite.
Écoles sous tension : pénurie et conditions dégradées
Au-delà des revendications statutaires, les syndicats alertent sur la dégradation alarmante des conditions d’enseignement. Le déficit chronique de personnel enseignant, aggravé par les départs à la retraite non remplacés et par l’introduction de l’anglais à l’école élémentaire, entraîne des classes surchargées et le recours massif à des dispositifs précaires comme les classes multigrades ou à double flux.
Les budgets de fonctionnement des établissements sont également pointés du doigt. « Les écoles ne reçoivent plus de budget de fonctionnement », rappelle M. Diedhiou, évoquant un système éducatif sous-financé qui peine à remplir sa mission de service public.
Un dialogue social en panne
Les dirigeants syndicaux insistent sur l’absence de dialogue structuré avec les autorités. Abdourrahmane Gueye, secrétaire général de l’Union démocratique des enseignantes et des enseignants du Sénégal (UDEN), déplore le non-respect du mécanisme de suivi prévu dans les accords de 2022 : « Le comité de suivi qui devait se réunir régulièrement n’a jamais été respecté par le gouvernement », affirme-t-il, estimant que cette carence a conduit à l’accumulation d’un « passif social » qui doit être apuré.
Sanctions salariales et radicalisation du mouvement
La tension est par ailleurs montée d’un cran avec les ponctions salariales opérées sur des enseignant∙e∙s grévistes — parfois de manière jugée arbitraire par les syndicats. Ces sanctions ont été perçues comme une provocation et ont contribué à durcir le mouvement.
« On a coupé les salaires sans respecter le nombre réel de jours de grève », dénonce M. Diedhiou, parlant d’un « vandalisme financier ».
En outre, le président du Haut Conseil du dialogue social, un ancien responsable syndical, fait dans la provocation, dans les attaques frontales aux responsables syndicaux que nous sommes, ajoute-t-il. « Il nous attaque, cherche à nous discréditer dans l’opinion. Nous avons déclaré le ministre persona non grata, pour dire qu’on ne le rencontrera plus autour d’une table de négociation, et que, en partie, ses propos ont poussé les organisations syndicales à se radicaliser. »
Selon les deux responsables syndicaux, plus de 80 % des enseignant∙e∙s, notamment en zone rurale, suivent les mots d’ordre de grève, témoignant d’une mobilisation massive et déterminée.
Le G7 : une plateforme unitaire de lutte
Dans son Mémorandum du 22 janvier 2026, le G7 dresse un constat sévère de l’inaction gouvernementale et exige « l’apurement définitif du passif des accords », appelant notamment à la redynamisation du comité de suivi, à l’équité salariale et à la fin des lenteurs administratives.
Le Communiqué du 23 février 2026 confirme cette ligne combative. Le G7 y condamne « l’inertie du Gouvernement » et se félicite de « l’adhésion massive des enseignants au combat pour la priorisation de l’école sénégalaise ».
Une lutte qui résonne au-delà du Sénégal
Déjà, en octobre 2025, les syndicats sénégalais s’étaient engagés dans un mois d’action, ‘Octobre rouge’. À la mi-novembre 2025, devant l’absence de réaction gouvernementale, ils avaient démarré leurs plans d’action.
Alors que le cinquième plan d’action syndical doit s’achever par une grève totale le 6 mars 2026, le combat des syndicats sénégalais pour le respect des accords, la dignité professionnelle et la défense de l’école publique fait écho aux luttes menées dans de nombreux pays.
Comme le rappelle le G7, seule « une ferme volonté de prendre en charge les revendications » permettra d’éviter une instabilité durable du système éducatif — un avertissement qui résonne bien au-delà des frontières du Sénégal.
L’Internationale de l’Éducation appelle les autorités sénégalaises à répondre de manière urgente et constructive aux revendications légitimes du G7, à s’engager pleinement dans le dialogue social dans l’intérêt des personnels de l’éducation, des élèves et de l’avenir du pays.

