Dr Mamadou Bodian: Etudiants de Tout le pays, Unissez-vous !

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La mort de l’étudiant Mouhamadou Fallou Sène le 15 mai dernier à l’Université Gaston Berger (UGB) de Saint-Louis, lors d’un affrontement entre les forces de l’ordre et les étudiants qui revendiquaient le payement de leurs bourses, est un drame regrettable. Elle rappelle celle des martyrs du mouvement étudiant tristement tombés sous les balles fatales des forces de l’ordre à cause de l’incapacité chronique des autorités publiques à gouverner l’espace universitaire. Le caractère cyclique des agitations estudiantines n’est pas un fait divers national. Elle est l’expression visible des désastreux choix politiques qui ont installé un malaise profond au sein des campus universitaires aujourd’hui orphelins d’un mouvement étudiant capable de défendre de manière responsable les intérêts des étudiants.

Historiquement, les syndicats d’étudiants ont été les premières formes d’organisations structurant la vie estudiantine dans les espaces universitaires. Bien que leurs luttes soient traditionnellement axées sur l’amélioration des conditions pédagogiques et sociales, les structures estudiantines ont toujours influencé les grands événements politiques du Sénégal. Une lecture panoramique de la trajectoire de ce mouvement étudiant révèle qu’il a connu des moments de grandeur et de décadence. Mais quelle que soit sa déliquescence, il a toujours su ressusciter lorsque les trois conditions suivantes sont réunies. La première c’est lorsque le mouvement réussit à se donner une identité claire et travaille à fédérer ses membres autour de l’idéal de la défense des intérêts matériels et moraux des étudiants. La deuxième condition est consécutive à la capacité du mouvement à se joindre aux forces évoluant en dehors de l’université, mais dont l’agenda progressiste recoupe les objectifs stratégiques du mouvement étudiant. La troisième condition c’est lorsque le leadership du mouvement a une compréhension holistique des enjeux contextuels (national et international) et parvient à articuler harmonieusement les éléments d’identité et les convergences stratégiques pour faire évoluer les rapports de force au mieux de la cause estudiantine. Les luttes du mouvement étudiant contre le (néo)colonialisme au cours des premières décennies après les indépendances et contre les politiques (néo)libérale en œuvre depuis les années 1980 permettent de rendre compte de la manière dont l’interaction entre ces trois éléments consacre la grandeur du mouvement étudiant et comment leur absence fait le lit de sa décadence.

1_Le mouvement étudiant : dernier rempart contre le (néo)colonialisme

La naissance du mouvement étudiant dans les années 1930 a d’abord pris la forme d’une rupture avec l’ordre colonial. Cette posture politique était incarnée par les étudiants regroupés autour de la Fédération des étudiants d’Afrique Noire en France (FEANF). Mais dans les colonies françaises d’Afrique noire, l’Université de Dakar fut un des espaces de contestation du colonialisme classique et du néocolonialisme des élites politiques après les indépendances. L’Association générale des étudiants de Dakar (AGED), créée en 1950 et devenue l’Union générale des étudiants d’Afrique occidentale (UGEAO) en 1957, fut l’un des premières structures qui cristallisaient les doléances des étudiants au lendemain des indépendances. Le régime de Senghor avait constamment cherché à affaiblir ces structures qui avaient tendance à s’opposer aux choix politiques des autorités publiques. Evidemment, l’UGEAO fut dissoute en 1964, de même que l’Union générale des étudiants Sénégalais (UGES) qui l’avait succédée en 1965. Mais la création ultérieure de structures estudiantines proches du pouvoir allait pousser le mouvement étudiant à adopter une ligne politique qui se rapprochait de celle des partis de gauche alors confinés dans la clandestinité.

Dans son élan de contestation de l’État néocolonial inféodé aux intérêts des puissances impériales, cette opposition politique – organisée autour du marxisme et des différentes variantes du nationalisme – fit des syndicats des travailleurs, des enseignants et des étudiants ses principaux canaux d’expression. Dans le contexte politique tendu de la fin des années 1960, l’Union des étudiants de Dakar (UED) et l’Union démocratique des étudiants Sénégalais (UDES) furent créées et devinrent les catalyseurs des grandes luttes contre le modèle éducatif assimilationniste, avant leur dissolution en 1971. Cependant, la résistance des scolaires et des étudiants ne faiblit pas. Elle grandit au milieu des années 1970 dans un contexte de crise économique qui avait éprouvé aussi les conditions de vie de la petite bourgeoisie urbaine. L’opposition subséquente entre le régime de Senghor et les forces syndicales (qui mêlaient revendications politiques et corporatistes) était d’autant plus cataclysmique qu’elle provoqua, en mai 1968 dont nous célébrons le cinquantenaire cette année, la plus grande crise de l’histoire politique du Sénégal indépendant. Mai 1968 marquait aussi un tournant décisif vers l’ouverture politique qui imprima une nouvelle trajectoire au mouvement étudiant qui privilégia les revendications corporatistes dans un contexte de démocratie balbutiante.

2_Le mouvement étudiant entre revendications démocratiques et politiques (néo)libérales

Dans la mesure où le destin du mouvement étudiant postcolonial était intrinsèquement lié à celui des partis de gauche, la transition du Sénégal d’un system de parti unique (de 1960 à 1974), à un multipartisme limité (de 1974 à 1981) puis au multipartisme intégral depuis 1981 a contribué à la déliquescence du mouvement. En effet, dans l’espace universitaire de Dakar, les frictions idéologiques au sein de la gauche se traduisaient par une fragmentation du mouvement étudiant, désormais miné par les batailles intestines pour le contrôle du leadership estudiantin. Cette situation résultait de l’incapacité du mouvement à réunir les différentes factions autour d’une identité centrée sur la défense des intérêts des étudiants. Par exemple, l’Union nationale patriotique des étudiants du Sénégal (UNAPES) fut créée en mars 1979 sous l’influence de And-Jëf/ MRDN qui se réclamait du maoïsme. Quelques jours avant la tenue de la première assemblée générale constitutive de l’UNAPES prévue en mars 1980, une autre structure – l’Union nationale démocratique des étudiants du Sénégal (UNDES) – fut créée par des étudiants dissidents et proches du Parti Africain de l’Indépendance (PAI) alors dans la clandestinité.

Ainsi, la désintégration du mouvement qui a débuté à la fin des années 1970 allait se poursuivre jusqu’à la fin des années 1980. Les luttes étaient enfermées dans des réflexes « alimentaires », conséquence de la fin de l’Etat-providence et des réformes économiques. Juste après son accession au pouvoir en 1981, le président Diouf devait faire face aux conséquences des politiques néolibérales imposées par les institutions internationales. L’élimination des subventions gouvernementales pour de nombreux services sociaux avait accru les difficultés économiques et sociales dans tous les secteurs sociaux. Au taux de chômage galopant s’ajoute la baisse du pouvoir d’achat des populations. Ces facteurs allaient provoquer un grave malaise social qui avait progressivement érodé la popularité du régime de Diouf, spécialement après les émeutes post-électorales de 1988 qui avaient poussé le gouvernement à décréter l’année blanche.

En effet, tenaillé entre les revendications sociales et occupé à redresser économiquement le pays, le régime en place devait aussi faire face à l’aspiration démocratique. Les scolaires et les universitaires, tout en faisant valoir leurs revendications corporatistes contre les politiques néolibérales, avaient tendance à rejoindre le front politique structurée autour de la conquête du pouvoir. En 1990, l’Etat du Sénégal créa l’UGB pour parer à la question du sureffectif ambiant qui se posait avec acuité à l’UCAD. Mais quelques années plus tard, le gouvernement fut contraint de mettre en œuvre des recommandations de la Banque mondiale qui comprenait des plans de réforme du système éducatif. La réduction du budget alloué à l’enseignement supérieur, l’institution de conditions drastiques pour l’accès au service médical, la privatisation des restaurants universitaires et l’instauration d’un examen d’entrée à l’université furent envisagée comme des mesures devant permettre de maîtriser les effectifs des étudiants et les coûts. Toutefois, ces décisions provoquèrent une tension entre le gouvernement et les syndicats d’enseignants et d’étudiants qui débouchât sur l’invalidation de l’année académique 1993-1994.

Vers la fin des années 1990, le discrédit des élites au pouvoir évoluait en raison inverse de l’espoir associé au « sopi » (changement) incarné par l’ancien Président Abdoulaye Wade. Les étudiants avaient joué un rôle important à son élection en 2000. En effet, dans un le contexte pré-électoral de la fin des années 1990, le mouvement qui s’était reconstitué avec la reconstitution de l’Union des étudiants de Dakar (UED) réclamait la réalisation des promesses que le régime de Diouf avait faites aux étudiants l’année précédente. En mars 2000, ces derniers s’étaient radicalisés et avaient exigé « l’alternance politique» comme condition non négociable de la reprise des cours et l’élection de Wade avait suscité beaucoup d’espoir. Mais, un an après son arrivé au pouvoir, le nouveau président faisait déjà face à la première crise grave de son mandat et devait mettre en œuvre des réformes urgentes à la suite d’un mouvement de grève des étudiants, en janvier et février 2001, qui a débouché sur la mort de l’étudiant Balla Gaye. Wade décida de rompre avec les recommandations de la Banque mondiale de 1994. La généralisation de l’aide financière à tous les étudiants non détenteurs d’une bourse a permis de tempérer les ardeurs contestataires d’un mouvement étudiant en reconstitution. Toutefois, l’apparente revitalisation d’un pôle revendicatif estudiantin fort s’est vite révélée illusoire puisqu’à la fin de l’année universitaire 2001, presque tous les responsables étudiants qui avaient dirigé cette grève avaient obtenu des bourses pour l’étranger.

3_Que reste-t-il du mouvement étudiant aujourd’hui?

Depuis 2001, le mouvement étudiant n’est que l’ombre de lui-même, particulièrement après l’éclatement de l’Union générale des étudiants de Dakar (UGED) en 2004 sur fond de querelles de leadership. Les multiples tentatives de le restaurer n’ont jamais abouti. Ainsi, le morcèlement de ce qui devrait être une structure centrale forte, capable de porter les revendications des étudiants de manière méthodique, a donné lieu à l’érection d’amicales de facultés ou d’écoles et instituts qui se contentent des revendications sectorielles. Il en résulte une multiplication des agissements de la part de ceux qui, au terme de leurs études, n’ont qu’une formation générale dont le contenu est souvent éloigné des besoins du marché de l’emploi. Par ailleurs, la faiblesse organisationnelle du mouvement étudiant avait facilité la décision des autorités universitaires qui avaient prétexté des violences lors des renouvellements des instances estudiantines en 2008 pour supprimer presque toutes les amicales et imposer le système LMD. Certes, avec la réforme sur l’enseignement supérieur de 2014, le mouvement a tenté de se reconstituer suite à la mort de l’étudiant Bassirou Faye lors d’une manifestation des étudiants qui s’opposaient à l’augmentation des droits d’inscription. Toutefois, il n’y a pas encore une structure forte capable de jouer le rôle d’interface entre les autorités publiques et les étudiants.

Les étudiants de tout le Sénégal doivent s’unir sous peine de voir l’histoire se répéter de manière cyclique. Le malaise des étudiants de l’UGB d’aujourd’hui rappelle celui dont leurs camarades de l’UCAD ont souffert depuis les années 1980 sous le regard impuissant des autorités publiques qui se contentent de gérer des urgences et des crises. Les étudiants des nouvelles universités créées depuis 2007 risquent de connaître le même-sort. Il est urgent de mettre sur pied une structure estudiantine nationale forte et dotée d’une identité centrée sur la préservation de l’avenir de l’université publique et la défense des intérêts matériels et moraux des étudiants aujourd’hui abandonnés à leur sort. Les étudiants doivent se donner une ligne politique et citoyenne claire pour éviter de tomber dans le jeu partisan des partis politiques. Ils doivent avoir l’intelligence du contexte et faire converger leurs objectifs avec d’autres forces progressistes. Ils doivent agir de manière stratégique et éviter la logique « jusqueboutiste » qui est contre-productive. En fin, les étudiants doivent instaurer la démocratie participative pour parer au diktat d’une minorité qui prend la majorité en otage.

Docteur Mamadou Bodian, Ancien leader du mouvement étudiant.

bodiansocio@yahoo.fr

Contribution : (Par Dr Mamadou Bodian)

 

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